Principes de la philosophie du
droit.
Hegel, 1821.
Ce livre a pour matériau les cours que Hegel a consacrés, depuis son arrivée en
Prusse, à la question politique et aux problèmes du droit de l’Etat.
Il est vrai que la question de l’idéalisme (ou du réalisme) hégélien paraît se reposer en termes plus
sérieux lorsqu’on se heurte à la formule qui constitue le pivot de la Préface des Principes de la philosophie du droit : « Ce qui est
rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel ». N’est-ce pas précisément le comble de la confusion ? Sous prétexte d’égaliser Etre et pensée, Hegel ne souscrit-il pas dans la
première partie de cette phrase à un idéalisme bien naïf et dans la seconde à un réalisme politiquement démobilisateur ? N’avoue-t-il pas son culte du fait accompli, sa dévotion à l’histoire
telle qu’elle est et sa volonté d’interdire à la recherche philosophique, pour des raisons prétendument théoriques, le recours à quelque devoir-être que ce soit ?
Le « tribunal du monde » que constitue la connaissance philosophique ne dit pas ce qui a été
et ce qui est « bon » ou nécessaire : il dévoile comment ce qui a été et ce qui est doivent être connus. Et – bien qu’il reste fort sceptique quant à l’efficacité des « leçons
de l’histoire –, il espère que cette connaissance peut éclairer la volonté des hommes qui s’intéressent au destin de l’humanité.
En ce qui le concerne comme subjectivité empirique – à en juger par ses prises de position politiques
circonstancielles peu nombreuses et elles-mêmes soigneusement pondérées, et par ce qui transparaît dans sa correspondance, Hegel appartient au camp qu’on pourrait appeler libéral, quant à son engagement politique personnel. Il souhaite, pour l’Europe, le développement et le succès des entreprises qui visent à l’installation
d’Etats parlementaires ayant la forme de monarchie constitutionnelle au sein de laquelle soit garanti le respect d’un droit public et privé strictement stipulé, soit assurée, en chaque Nation,
une administration centralisée, soit établie, sans conteste à l’extérieur comme à l’intérieur de chaque pays, la souveraineté de l’Etat, soit permis et encouragé le libre développement des
productions du commerce, de l’artisanat de l’industrie… Il espère, en ce qui concerne l’Allemagne, que la Prusse va se rendre capable de maîtriser un destin qui devrait lui permettre d’accéder à
cette « modernité » politique et économique et d’entraîner dans ce mouvement l’ensemble des principautés germaniques.
La Préface définit sans autres preuves que celles que fournissent le sens commun et les « leçons
de l’histoire » le but de l’ouvrage ; elle affirme que ce but est accessible en se fondant seulement sur les résultats acquis dans d’autres textes – la Phénoménologie de l’esprit et la Science de la logique, notamment. Quant à la démonstration concernant les matières
juridiques, morales, sociales et politiques, elles sont remises évidemment aux développements mêmes du livre. Bref, cette Préface cerne la prise de position juridico-politique du
philosophe.
Mais, sous un autre aspect, « dans le cas des lois du droit, intervient l’esprit de réflexion, et
la diversité de ces lois suffit à nous rendre attentifs à ce fait que ces lois ne sont pas absolues. Les lois du droit sont quelque chose de posé, quelque chose qui provient de l’homme. La
conviction intérieure peut entrer en conflit avec ces lois ou donner leur adhésion. L’homme ne s’en tient pas à ce qui est donné dans l’existence, mais affirme, au contraire, avoir en lui la
mesure de ce qui est juste. Il peut sans doute être soumis à la nécessité et à la domination d’une autorité extérieure, mais il ne l’est pas comme dans le cas de la nécessité naturelle, car son
intériorité lui dit toujours comment les choses doivent être et c’est en lui-même qu’il trouve la confirmation ou la désapprobation de ce qui est en vigueur ».
Bref, le droit, qui a pour but de régler les volontés dans le cadre de l’existence collective, est un
produit historique et, comme tel, est objet d’explication. Il n’en est pas moins aussi objet d’approbation, et cela en tant qu’il offre à la volonté, en général, de « bonnes » ou de
« mauvaises » fins. C’est précisément à ce statut équivoque que la recherche contemporaine sur le droit et la politique doit se scinder en deux « Ecoles », abstraitement
opposées l’une à l’autre et l’une et l’autre inessentielles : l’une, sous le prétexte que les mœurs sont données, s’intéresse seulement au droit comme formalisation et à la politique comme
institution, d’une part, et, d’autre part, ne s’applique à leur réalisation que comme jurisprudence et technique de gouvernement ; l’autre, constatant que la réflexion ne parvient pas à
rendre compte de l’ensemble de la réalité éthique, en profite pour renoncer à toute investigation rationnelle, et abandonne le champ du droit, de la moralité et de la politique aux élans du cœur,
à la ferveur du souvenir ou aux affirmations arbitraires sur l’avenir de l’humanité. Nous nommerions aujourd’hui la première positiviste et gestionnaire, la seconde idéaliste et
moralisante.
D’ailleurs « ce que nous enseigne le concept, l’histoire nous le montre avec la même
nécessité » : les peuples et les héros dont les œuvres et les actes ponctuent le devenir inventif de l’humanité n’ont pas attendu, en général, les théoriciens pour se gouverner et se
doter de constitutions.
Il est déraisonnable de prétendre sauter par-dessus son temps. Un écrit philosophique « doit se
tenir éloigné de la tentation de construire un Etat tel qu’il doit être. Si ce traité contient un enseignement, il ne se propose pas toutefois d’apprendre à l’Etat comment il doit être, mais
plutôt de montrer comment l’Etat, cet univers éthique, doit être connu ». C’est donc un « réalisme » foncier qui gouverne la recherche de Hegel : il s’agit, en appliquant aux
sociétés, à leur régulation socio-économique, à leur administration, à leur législation et à leur gouvernement le type de pensée qu’a défini la Science de
la logique, de mettre en pleine lumière la manière d’être collective que s’est donnée l’humanité à l’époque où se sont enfin trouvé réunies les conditions permettant au projet philosophioque
de Savoir absolu de trouver son effectuation en un discours scientifique : l’Etat moderne, tel que l’action de la Révolution française et de Napoléon Bonaparte en a jeté les fondements et
tel qu’il s’est réalisé maladroitement et partiellement à des degrés divers en Grande-Bretagne, en France et en Prusse dans les années 1820.
Les Principes de philosophie du droit vont donc décrire
le droit privé, la moralité subjective, le statut de la personne et de la famille, l’ordre économique, le concert international dont cet Etat est le principe souverain. Est-ce à dire que ce
« réalisme » signifie l’assomption pure et simple de ce qui est empiriquement et qu’il sacrifie à la Realpolitik ? Il n’en est
rien.
Si Hegel tient à faire connaître l’Etat comme il doit être connu, c’est que précisément il constate
que ni les gouvernants ni les gouvernés, notamment en Prusse, ne l’appréhendent comme il convient. De cette méconnaissance résultent des désordres et des blocages qui annoncent une éventuelle
stagnation et de possibles violences. Dès lors, l’objectif du livre est clairement fixé : il importe de faire connaître le monde éthique contemporain dans son extrême modernité – située
selon le philosophe à l’ouest de la péninsule européenne – selon l’ordre où il doit être connu : droit abstrait, moralité subjective, moralité objective – famille, société civile
(bourgeoise), Etat –, afin d’enseigner aux gens à se vouloir réellement et continûment citoyens, puisque c’est dans la citoyenneté qu’est offerte à l’homme comme individu et comme collectivité la
possibilité de réaliser pleinement, sous les auspices de la Raison, sa liberté. A l’époque de l’affermissement de l’Etat-nation, Hegel a cru que la tâche de la philosophie était d’enseigner à
vouloir l’Etat.
Cet enseignement procède de manière démonstrative. La première étape de la démonstration étudie le
monde éthique moderne en tant qu’il se donne à l’expérience apparemment immédiate de chacun, c’est-à-dire en tant que droit abstrait. Ce droit est celui qui s’attache au statut de la personne, de
la volonté libre. Désormais – et c’est là aux yeux de Hegel un des aspects décisifs de cette modernité qui commence à se réaliser à l’ouest de l’Europe –, chaque membre de la collectivité est
tenu par une volonté libre. Du coup l’appartenance réelle de chacun à la collectivité commence avec la connaissance que chacun doit avoir de sa liberté comme personne et de la liberté de tous les
autres : « Sois une personne et respecte les autres comme personnes ». Tel est le premier principe qui permet d’entrer dans l’univers juridico-politique.
L’individu agit et possède ce qu’il produit : c’est là sa façon « naturelle » d’entrer
en rapport de société avec les autres individus qui, comme lui, la constiutuent. Ainsi, « le caractère rationnel de la propriété ne réside pas dans la satisfaction des besoins, mais en ceci
que la pure subjectivité de la personnalité s’y supprime. C’est seulement dans la propriété que la personne existe comme raison ». Il montre ainsi comment, à partir de l apropriété, la
personne non seulement « s’objective », mais encore organise son existence en fonction de ses relations avec d’autres membres de la collectivité : le troc, le négoce, l’aliénation
partielle de l’activité dans le travail salarié, etc., dans un but qui est apparemment utilitaire, mais qui, en vérité, tisse, au niveau élémentaire, le réseau de la rationalité sociale.
La pièce principale de ce premier volet consacré au droit
abstrait est l’idée du contrat. Car c’est sous ses auspices que s’établit une relation de volonté à volonté, c’est-à-dire une relation concrète qui, engageant deux sujets, peut s’étendre à
l’ensemble des membres de la collectivité : « Cette relation de volonté est le terrain propre et véritable où la liberté a une existence concrète. Cette médiation qui établit la
propriété, non plus seulement par l’intermédiaire d’une chose et de ma volonté subjective, mais aussi par l’intermédiaire d’une autre volonté et où, par suite, la propriété résulte d’une volonté
commune, constitue la sphère du contrat ». Avec l’ l’intermédiaire d’une chose et de ma volonté subjective, mais aussi par l’intermédiaire d’une autre volonté et où, par suite, la propriété
résulte d’une volonté commune, constitue la sphère du contrat ». Avec l’extension de la représentation contractuelle, deviennent intelligibles les schémas qui organisent le monde privé de
l’échange et du négoce ; une société commence à se dessiner…
Dans une autre partie l’auteur se penche sur l’administration de la justice, justice en et par
laquelle la volonté subjective particulière réalise son aspiration à l’universalité. Avant cela il pose le fait que la subjectivité doit éprouver pour soi-même cette aspiration. Hegel reçoit un
large enseignement de la conception kantienne du sujet moral. En effet, il adopte le principe fondamental de kant que le sujet de l’action se caractérise par son autonomie et que la seule loi
qu’il puisse reconnaître est l’exigence imprescriptible d’universalité. En vérité, la « morale » de Hegle est kantienne de part en part.
Le formalisme, l’héroïcisme kantiens conduisent à des impasses que ne peut prendre en compte la
considération de l’humanité dans son être historique. Celle-ci doit aller au-delà. C’est la vie éthique, c’est-à-dire la société dans l’ensemble de ses déterminations empiriques – les deux
systèmes emboîtés de la famille et la société civile (boyrgeoise) – et au principe immanent qui l’unifie – l’Etat. Ce concept de vie éthique est au cœur de la pensée hégélienne. En cette réalité
substantielle s’unissent plusieurs couples de contraires et se définissent les noyaux à partir de quoi l’histoire universelle hégélienne va prendre consistance.
C’est dans la vie éthique, c’est-à-dire avec l’histoire et dans l’assomption de l’historicité, que la
liberté devient réelle. Le premier moment de cette réalisation est la famille. Celle-ci est l’élément constitutif – l’élément de base – de la collectivité. En tant qu’elle est motivée sur le
sentiment naturel de l’amour et qu’elle est le lieu de la procréation, elle jouxte l’animalité. Dans l’optique d’Hegel, la famille, dans la société moderne – qu’il va qualifier de bourgeoise –,
est la base, au sens quasiment matériel, de l’être-collectif et elle s’effectue dans la propriété…
Qu’est-ce que se connaître comme agent économique ? C’est d’abord se connaître comme être de
besoin qui réagit à cette dépendance par le travail. En ce domaine, ce qui est proprement humain, c’est le fait d’aller au-delà de la particularité des besoins, de les universaliser et d’être
capable de répondre à cette universalisation de la demande ainsi créée par le développement indéfini des activités laborieuses.
Hegel repère dans cette société du travail deux divisions majeures : la première est
fonctionnelle, la seconde concerne la « justice distributive ». Quant aux activités, on peut en effet distinguer trois classes : la substantielle (« elle tire sa richesse des
produits naturels du sol qu’elle cultive »), l’industrielle (elle « apour activité la transformation des produits naturels » et se subdivise elle-même en artisans, fabricants et
commerçants) et l’universelle (« chargée des intérêts généraux de la société, elle doit être dispensée du travail direct pour la satisfaction des besoins, soit par fortune privée, soit par
l’Etat… »). Quant aux richesses, il est inévitable, quelles que soient les protestations de l’entendement abstrait, qu’elles soient réparties inégalement. La participation de chacun au
travail de la collectivité est fonction du capital et de l’habileté qu’il y apporte, et elle a pour principe subjectif le profit.
Cependant, ce remède-là pas plus que l’autre palliatif que note le philosophe : les guerres
intra-nationales à objectif économique, ne suffisent à comprendre comment la société civile existe aussi et surtout comme Société politique. La modernité, depuis le XVI siècle, radicalisant les
expériences accomplies par la Cité grecque, le « Sénat et le peuple romain » et les royaumes médiévaux, a inventé l’Etat comme cette réalité en et par laquelle peuvent s’opérer la
synthèse entre la liberté et la satisfaction de chacun et la mise en œuvre du projet rationnel commun, propre à la collectivité historique, réalité à partir de laquelle, de plus, peut s’énoncer,
dans l’ordre des catégories qui conviennent, le Savoir de ce qui est… Les quatre-vingt-quatre paragraphes qui forment l’avant-dernière partie des Principes décrivent l’Etat moderne tel qu’il doit être connu.
Hegel comprend l’Etat moderne dans sa phase actuelle – transitoire avant l’Etat mondial qui sera
transparent et aseptisé – comme monarchie constitutionnelle. Il n’imagine pas que le principe qui décide souverainement puisse s’incarner mieux que
dans un monarque empirique et il estime qu’il est aussi légitime d’admettre ce mode de recrutement par la naissance que n’importe quel autre. A ses yeux, l’affaire est de peu d’importance, dans
la mesure où le monarque ne fait qu’incarner la souveraineté qui est, pour ainsi dire, déjà là ! En fait, la souveraineté-rationalité est toujours déjà là. Ce qui fait la spécificité de
l’Etat moderne, c’est qu’elle tient tout entière dans le pouvoir gouvernemental, c’est-à-dire dans l’administration d’Etat hiérarchisée qui (hormis le monarque), du permier ministre au dernier
commis du sous-secrétariat, recrutés par l’un et l’autre selon leurs compétences et leurs aptitudes à tisser les indications de l’intérêt général, et les normes de la rationalité, ordonne et
réglemente la collectivité. Le pouvoir législatif, qui définit le droit positif et qui, avec le pouvoir du monarque et le pouvoir gouvernemental, forme le trépied sur quoi repose l’Etat, n’est
rien d’autre que le pouvoir de délibération du gouvernement s’efforçant de concilier – à l’intérieur de chambres spécialisées – l’intérêt général rationnellement calculé et les intérpets propres
de telle ou telle profession.
L’énigme résolue de l’histoire (et la base historico-politique du savoir) est là, selon Hegel :
dans la connaissance du fait que la liberté de chacun ne peut être effective que dans le cadre de l’Etat souverain agissant à la fois comme principe de cette liberté et comme administration
rationnelle de l’être collectif. En se pensant comme citoyen de tel Etat-nation aujourd’hui, de l’Etat mondial demain, l’homme moderne ouvre le dernier acte de l’histoire, dans lequel, comme
subjectivité, il jouit de toutes les possibilités qui s’offrent à lui (y compris celle d’être malheureux) et comme membre de la collectivité, il participe à l’invention rationnelle de l’homme.
Nulle transcendance n’est requise. Le résumé de la philosophie de l’histoire qui clôture le texte montre la manière dont la philosophe conçoit la fin de son entreprise. Faire connaître l’Etat
comme ordre constitutionnel, comme lieu de délibération législative et comme administration calculatrice, c’est-à-dire comme Raison en acte et le statut du citoyen comme base de la liberté
individuelle c’est accroître largement les chances de voir se réaliser, au-delà des rêveries et des violences, le vœu philosophique de réconcilier les hommes entre eux et l’Homme avec la
Nature.